Продолжение истории (предисловие редактора)

Dans cette approche, la période moderne se présente comme l'étape du devenir de la société postéconomique, l'étape de la transformation postéconomique. Pour pouvoir analyser ses orientations essentielles, il convient de définir les principales caractéristiques de l'étape économique, niées au cours de cette transformation. Ces caractéristiques, au nombre de trois, sont la motivation matérialiste de l'activité de l'homme, l'existence de la propriété privée et le caractère de marché des rapports économiques.

La première caractéristique découle directement de la définition de l'époque économique comme assise de l'activité laborieuse. D'où, premièrement, la possibilité de voir l'homme privé du produit qu'il crée au profit d'autres membres de la société. La deuxième conséquence est le fait que le volume de la production des biens matériels est restreint, ce qui génère la concurrence dans la lutte pour la maximi-sation de leur appropriation. De son côté cela suscite chez tout travailleur une vive hostilité vis-à-vis tant de la perspective d'être privé du produit de son travail que des groupes et classes sociaux qui l'accaparent. Par conséquent, le conflit qui naît entre certains individus et groupes sociaux qui revendiquaient le volume limité des biens matériels est un important signe distinctif de la société économique. Ce conflit affermit la société, rendant tous ses éléments interdépendants et complémentaires. C'est lui précisément qui est à la base de ce phénomène que l'on appelle exploitation et qui existe dans toute société fondée sur le travail. C'est la raison pour laquelle l'élimination de l'exploitation au cours de la transformation postéconomique a lieu non pas comme un renoncement de la société à l'accaparement des biens, mais comme le dépassement de la sensation subjective que cet accaparement contredit les principaux intérêts de l'individu.

La deuxième caractéristique apparaît en quelque sorte comme le revers de la première. Là où l'appropriation des biens matériels intervient en qualité d'objectif principal de chaque individu, un rapport social sanctionnant les résultats de cette appropriation ne peut que se former. Aussi affirmons-nous que la société économique a vu le jour là, où et quand l'homme a commencé non seulement à se distinguer de ses semblables, mais encore à considérer une partie des objets du monde extérieur comme lui appartenant et l'autre comme appartenant à d'autres individus. Cette deuxième caractéristique de l'époque économique est traduite par le phénomène de propriété privée. Cette dernière est une des formes naturelles de la manifestation des principes de la société économique; l'analyse révèle que du point de vue du progrès social, son seul aspect négatif est peut-être le fait que l'objet de la propriété échappe à celui qui l'a produit et que, partant, un individu peut se l'approprier, et ce quelles que soient ses qualités. Le dépassement de la propriété privée lors de la transition à la société postéconomique a lieu non pas par la socialisation de la production, mais par la création d'un système de propriété privée, supposant la possession individuelle éventuelle de l'environnement nécessaire pour la production, et aussi interdisant l'appropriation de biens quelconques par des gens inaptes à les utiliser conformément à leur destination sociale. (Il s'agit bien évidemment du secteur informatique de l'économie).

La troisième particularité de la société économique s'incarne dans l'organisation de celle-ci sur la base des principes de marché. Nous envisageons I'économie de marché non pas comme synonyme de production marchande, mais comme un de ses aspects historiques, propre au caractère anarchique de la production, de la répartition et de l'échange des biens matériels, comparables à un certain équivalent. Indépendamment des propriétés de la marchandise qui sert de comparaison, les biens échangés dans le cadre de l'économie de marché sont multi-pliables et peuvent l'être sans restriction. Bien sûr, la transformation postéconomique ne nie pas l'échange de produits et d'activités entre les membres de la société du moment que cet échange constitue la teneur même de la vie sociale. Toutefois, lors de la satisfaction des besoins matériels, les marchandises et les services que les gens acquièrent sont davantage un instrument exprimant leur personnalité qu'une source d'existence. En conséquence, un nombre toujours plus grand de biens prennent une valeur subjective ou indicative, qui ne se détermine pas à l'aide de l'équivalent de marché. L'échange d'activités et de services se régularise pas tellement par les proportions sociales de la production que par les représentations individuelles de la valeur des biens. C'est ainsi que la transformation postéconomique prive les anciennes forces de marché de la possibilité d'”exercer une pression sur la société” et que l'économie de marché cède la place à d'autres principes d'organisation.

La classification de l'histoire universelle en époques prééconomique, économique et postéconomique constitue pour le chercheur l'instrument le plus heureux, pensons-nous, pour interpréter l'évolution sociale contemporaine. La période actuelle se caractérise par la formation de la majorité des prémisses indispensables pour le passage à la société postéconomique dans le cadre de la communauté des pays industrialisés. Ces prémisses ont des aspects tant objectif que subjectif. D'un côté, le haut niveau de développement des forces productives permet de réduire sensiblement le nombre d'emplois dans les branches de la production matérielle et de dynamiser le secteur tertiaire (biens de consommation, services) ainsi que la production d'informations. Ces secteurs réclament la formation de personnels aux qualités et possibilités exceptionnelles. A cet égard, le développement des potentialités humaines est une condition sine qua non du progrès économique. De l'autre, alors que la satisfaction des besoins matériels et que le statut social s'obtiennent en élevant le potentiel de la personnalité, le perfectionnement se hisse naturellement au sommet de la hiérarchie des valeurs du travailleur moderne; du fait de l'évolution de la structure des motivations on voit se former au sein des nouvelles générations un type de personnalité pour qui l'essentiel est non pas une consommation matérielle maximale, mais le souci de parvenir à l'harmonie et à la perfection intérieures. On aboutit ainsi à ce que le développement de l'individu s'identifie à celui de la production d'informations et de connaissances, principal catalyseur du progrès économique moderne; le cercle se referme et l'autosuffisance, l'autoassistance constituent le nouveau système de reproduction de la richesse sociale.

Entre-temps, le devenir de la société postéconomique est en quelque sorte la seconde révolution gigantesque connue par l'humanité, et pour cette raison, elle ne saurait ne pas être un processus extrêmement contradictoire, dont l'assise objective est l'”autonomisation” de l'individu, consécutive au fait que désormais l'accent est mis sur l'activité créatrice et le développement du secteur informatique. Dans le contexte où la production des connaissances peut se faire hors des grandes structures économiques, une concentration rapide des potentialités et de l'impact économiques sur les “points de croissance” de l'économie postindustrielle est possible. Compte tenu également que la couche sociale produisant les informations et les connaissances est un élément fermé et autonome de la société, on peut conclure que dans les prochaines décennies son pouvoir sur les autres sociums sera plus fort et complet que celui de toutes les autres dominations de classe connues jusqu'ici. Qui plus est, la nouvelle classe supérieure non seulement accapare une part toujours plus grande de la richesse sociale, mais encore la crée, en vertu de quoi elle a besoin, dans une mesure bien moins grande que toutes les précédentes, de groupes sociaux complémentaires (paysannerie, prolétariat, etc.) pour entretenir et reproduire son statut.

Il découle de tout cela que la dynamique de l'inégalité sociale (de nos jours patrimoniale également) est un problème extrêmement important de la transition postéconomique. L'analyse de deux tendances essentielles permet de juger de l'acuité de ce problème dans la conjoncture actuelle.

D'un côté, le monde postéconomique prend corps en tant que structure économique autarcique et fermée. La diminution des besoins en matières premières et matériaux, le recours intense aux ressources intellectuelles du monde entier, la prééminence sans précédent et l'entrelacement toujours plus étroit dans le secteur technologique des processus économiques, politiques et sociaux qui se déroulent dans le cadre de la communauté des Etats industrialisés (composée aujourd'hui des pays membres de l'Union européenne, des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie) réduisent objectivement son intéressement à nouer des contacts avec les autres régions de la planète. Au contraire, les pays émergents perdent continuellement de leur autarcie; pour pouvoir développer leur économie nationale, ils ont besoin d'investissements et de technologies occidentaux et le produit final de leurs systèmes économiques (denrées alimentaires, matières premières ou articles manufacturés d'usage courant) trouve moins de preneurs sur leurs marchés intérieurs. Par conséquent, en se transformant en centres d'économie informatisée, les pays postindustriels exportent des actifs non-matériels dans des quantités qui ne diminuent pas quel que soit le volume des exportations, tandis que les Etats émergents sont contraints de vendre soit des ressources naturelles non renouvelables, soit des biens matériels fruit du travail de leurs citoyens. Par ailleurs, la réduction brusque des investissements occidentaux ou de la demande du produit final des Etats du tiers monde aura pour ces derniers des conséquences catastrophiques du moment que d'ores et déjà ils ne sont plus à même d'influer sérieusement sur la stabilité économique du camp postindustriel, dans le cadre duquel se font la majorité des transactions commerciales et financières mondiales. Partant, le facteur s'opposant à la transition évolutive et non-violente à la société postéconomique est la tension croissante observée sur les frontières extérieures du monde postindustriel et la scission toujours plus profonde de la civilisation en deux composantes, dont la situation et les possibilités actuelles de développement se distinguent foncièrement.

D'un autre côté, une tendance pas moins dangereuse se développe au sein même des pays occidentaux. Plus le secteur informatique se ramifie et plus la production du savoir devient un élément incontournable pour pouvoir assurer la reproduction sociale, ce qui entraîne inévitablement une augmentation du prix des connaissances ainsi que des revenus de ceux qui les produisent. Compte tenu que ceux-ci sont à même d'oeuvrer de manière autonome et qu'ils sont bien moins soumis que les gens employés dans les secteurs traditionnels à la concurrence directe des autres personnels du secteur informatique (en premier lieu en vertu de leur spécialisation relativement étroite et du petit nombre de gens possédant des qualités aussi exceptionnelles), force est de supposer que la part de la richesse sociale qu'ils s'approprient croîtra au fil des années. Dans les sociétés occidentales modernes on peut observer la même rupture entre le secteur informatique et les autres branches économiques, rupture qui apparaît nettement dans les rapports entre la partie postindustrielle du monde et le reste de l'humanité. Soucieux de gagner la bataille de la concurrence, les leaders de la production matérielle multiplient les acquisitions d'innovations technologiques, affermissant de cette façon les positions du secteur informatique. En attendant, l'industrie de transformation et les services emploient des millions de travailleurs dont les professions s'acquièrent assez facilement et foisonnent; du fait de leur niveau d'instruction relativement bas, ils ne sont pas porteurs des valeurs postmatérialistes et songent prioritairement à élever leur condition matérielle. Dans ce contexte, le fait qu'ils ne soient pas à même d'y parvenir (étant donné la forte concurrence sur le marché du travail), quand le niveau de vie des employés du secteur informatique croît (alors qu'ils s'en préoccupent beaucoup moins), génère une nouvelle contradiction sociale qu'il est aujourd'hui pratiquement impossible de surmonter vu que les tentatives appropriées ralentissent le progrès économique et sapent les positions internationales des pays qui les entreprennent.

La transition à la société postéconomique s 'accompagne inévitablement d'une montée de l'inégalité dans pratiquement toutes ses formes. Cette thèse nous semble incontestable. Il importe de nos jours sinon d'éliminer cette inégalité, du moins de rechercher des méthodes à même de la maîtriser ainsi que d'élaborer des mesures pouvant ne serait-ce qu'atténuer partiellement ses effets négatifs. Aussi paradoxal cela soit-il, l'avancée formidable des pays occidentaux dans la voie de la transformation postéconomique confère un aspect dramatique à la situation présente. Dans ce contexte, aussi bien le maintien d'un équilibre acceptable des intérêts dans les pays postindustriels (du fait de la montée du bien-être matériel des travailleurs les plus qualifiés mais encore de la majorité des catégories de citoyens) que le fossé grandissant entre les Etats industrialisés et le tiers monde (étant donné qu'il est perçu comme une conséquence positive de la victoire du monde occidental sur ses adversaires politiques et économiques) ne peuvent être au centre de l'attention et envisagés comme les problèmes les plus brûlants de notre temps. L'approche de la période contemporaine en tant que genèse de la société postéconomique fixe inévitablement l'attention sur eux et cette circonstance nous semble extrêmement importante. Dans ce contexte, la destmction des fondements de la société industrielle en tant que système économique autarcique et le devenir du régime postindustriel comme réalité sociale ouverte sur l'avenir constituent des événements majeurs du dernier tiers du XX-eme siècle. Cependant ils ne doivent pas signifier que dans les années à venir les valeurs et les structures postindustrielles évinceront toutes les autres et triompheront à l'échelle universelle; au contraire, dans les conditions actuelles, un système social déterminé assure sa prédominance moins par son aptitude à l'expansion non-stop que par son autarcie et son herméticité face au reste de l'humanité, par le contrôle qu'il exerce sur les plus importantes ressources et technologies informatiques, par sa suprématie absolue comme concentration du gros du potentiel intellectuel de la civilisation.

Deux grandes crises attestant la formation du nouvel ordre mondial, caractérisé par la domination des principaux centres de la civilisation postindustrielle - les Etats-Unis et l'Union européenne - sur le reste de l'humanité ont nettement marqué les trois dernières décennies. La première a éclaté dans les années 70, alors que les pays occidentaux n'étaient pas encore pleinement postindustriels; quant à la deuxième, nous en sommes les témoins aujourd'hui, lorsque la composante postindustrielle aux Etats-Unis et en Europe est indubitablement le signe distinctif de leurs systèmes économiques. Dans le premier cas le monde postindustriel en formation était soumis à une pression massive sur deux axes: d'un côté, les prix des ressources naturelles qui avaient grimpé en flèche avaient brisé la structure habituelle de la production et suscité de graves déséquilibres sur les marchés intérieurs des pays développés; de l'autre, l'expansion des nouveaux Etats industrialisés, mettant à profit les avantages découlant en premier lieu des conditions favorables offertes par la production des articles manufacturés (main-d'oeuvre bon marché, présence de spécialistes qualifiés, prix accessibles des nouvelles technologies et aide publique à l'industrialisation) a gravement compromis la compétitivité des marchandises des Etats postindustriels sur les marchés mondiaux et provoqué un flux de capitaux dans les pays de la périphérie capitaliste. Dans le second cas, faisant jouer leur statut de région la plus dynamique et prometteuse du point de vue des investissements, contrôlant la quasi-totalité des sources de développement de la production des hautes technologies sans entreprendre d'efforts particuliers, les puissances postindustrielles ont replacé le monde évolué à l'endroit qu'il allait quitter à la faveur de son essor économique des années 80. Dans les années 70, le défi qui avait été lancé à l'Occident réclamait deux décennies de modernisation continuelle de l'économie des pays postindustriels; dans les années 90, une réponse avait suivi, peut-être pas très sensationnelle, mais par contre terriblement convaincante.

Chacune de ces crises a donné naissance à un groupe de pays marginalisés, rejetés loin à la périphérie du progrès économique mondial. Dans le premier cas, il s'agissait de pays fournisseurs de matières premières, surtout en Afrique, en Asie du Sud et en Amérique latine; les Etats membres de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), bien que se heurtant à de graves problèmes économiques, restaient le centre d'attraction de capitaux et tiraient de la vente d'or noir des revenus leur permettant de maintenir une croissance économique stable. Dans le second cas le coup a été porté aux pays dont les gouvernements avaient opté pour l'industrialisation accélérée et plus ou moins négligé la nécessité de muscler le marché intérieur et de passer progressivement à un paradigme postindustriel dans la politique de dévelopement des technologies et des investissements; il s'agissait des pays du Sud-Est asiatique et, dans une moindre mesure, d'Amérique latine. Dans chacun de ces deux cas on peut observer un phénomène marquant: ces crises ont même plus ou moins touché des géants économiques formellement ne figurant pas dans les “groupes à risque” mais en fait y appartenant. Dans le premier cas il est question de l'URSS; bien que la plupart des auteurs occidentaux étaient enclins à considérer l'Union Soviétique comme un exemple de pays industrialisé ayant atteint un niveau de développement assez élevé, dans les années 80, sa dynamique empmntait plutôt la voie suivie par les économies agro-extractrices que celle de l'économie industrielle qui à l'époque était en pleine expansion. Les événements ultérieurs ont entièrement confirmé que le modèle économique soviétique n'a en fait jamais cessé d'être préindustriel, demeurant inapplicable à l'autorégu-lation économique inhérente au système industriel et au modèle de société de consommation. Dans le deuxième cas, il convient de détacher le Japon qui était considéré comme un pays postindustriel tout comme l'Union Soviétique était classée parmi les Etats industrialités. En attendant, dans les années 90, le Japon a connu une évolution démontrant que de par le caractère de la tendance qui s'était dessinée, il se trouvait bien plus près de ses voisins d'Asie du Sud-Est que des Etats-Unis ou des pays européens; cela confirme qu'il n'a jamais été un exemple du modèle postindustriel dont les traits essentiels restent l'épanouissement de la personnalité, l'élévation du rôle de la science et la prédominance du secteur informatique dans l'économie nationale. La récession économique et l'éclatement de l'URSS ont donc été une conséquence de la première crise du système industriel tandis que le recul du Japon dans l'économie mondiale a été un résultat tout aussi logique de la deuxième.

L'analyse des deux crises systémiques du modèle économique industriel permet de formuler certaines hypothèses concernant le mécanisme de leur évolution. La première crise a montré qu'après une phase prolongée d'exacerbation de la situation (1973-1974 et 1978-1980), survient une période de réaction des pays occidentaux aux changements intervenus ( 1980-1992), réaction qui ne peut être rapide et réclame un certain temps. Après avoir procédé à cette transformation, les pays postindustriels peuvent recueillir le fruit de leur nouvelle position privilégiée dans l'économie mondiale, ce qui s'observe d'ailleurs ces dernières années. Il est fort probable (bien que nous ne puissions en aucun cas garantir la justesse de cette interprétation) que la nouvelle crise elle aussi sera prolongée et marquera le début d'une phase durable de transformation de l'ordre économique mondial. L'arrivée de la crise, en 1997-1998, a été le premier choc, comparable aux secousses des années 1973-1974, et, selon toute probabilité, il s'accompagnera d'une période relativement stable, pouvant s'étaler sur plusieurs années. Au cours de cette étape, les pays industrialisés et les Etats qui se rapportent traditionnellement aux marchés émergents, procéderont, avec l'assistance des pays occidentaux, à des mutations structurelles et s'emploieront à assainir leur système financier, sans connaître ni croissance économique rapide ni crises profondes. Cependant, cette étape s'achèvera par une brusque exacerbation de la crise, due à l'inadéquation flagrante des mesures prises aujourd'hui et à la décision des pays postindustriels de cesser de tenter de redresser la situation. A cette nouvelle crise (comparable aux événements de 1978-1980) s'ensuivra une période au cours de laquelle le monde occidental élaborera une nouvelle stratégie de coopération avec les régions retardataires. Pour ce qui est de savoir ce qu'elle sera, force est de constater ce qui suit: tout comme dans les années 80, les pays postindustriels ont appris pendant toute une décennie comment il fallait organiser une coopération optimale avec le reste du monde dans le contexte d'une concurrence sans merci sur les marchés mondiaux; par la suite, ils devront, pendant une période pas moins longue, former un modèle de retrait optimal du reste du monde, inévitable lorsque la plupart des autres pays ne peuvent concurrencer l'Occident dans les domaines où sa prédominance est indubitable. De son côté, cette étape s'achèvera par la formation d'une nouvelle structure universelle caractérisée par la prééminence non seulement économique et financière, mais aussi politique du monde occidental sur les autres parties de la planète. L'ordre de cette structure, nous l'appelons conventionnellement restauration du colonialisme.

Cette approche ne doit pas signifier que dans les conditions modernes la civilisation postindustrielle ne se heurtera pas à de graves problèmes tant dans ses rapports avec le reste du monde que dans sa propre évolution. En vertu des circonstances qui aujourd'hui apparaissent au premier plan, nous estimons, d'un côté, que les rapports des pays postindustriels avec les Etats les plus touchés par la crise du modèle de développement dit “rattrapant” et qui pour toute une série de facteurs - agressivité et imprévisibilité des régimes au pouvoir, danger écologique qui émane d'eux, extrémisme religieux ou ethnique qu'ils diffusent - présentent une menace pour le reste de l'humanité. Etant donné que nous considérons que dans le monde contemporain rien ne saurait justifier des actions violentes entreprises par un Etat ou une coalition de pays contre d'autres - hormis une riposte à une agression flagrante - la difficulté de la tâche est conditionnée par la nécessité d'élaborer des mesures non-violentes de pressions économiques et financières sur de tels pays. Pour pouvoir évaluer de manière précise les possibilités qui se présentent dans ce domaine, il convient d'étudier plus en détail l'évolution économique des Etats victimes des deux vagues de la transformation postindustrielle; cela montrera dans quelle mesure ils étaient et restent dépendants des puissances occidentales et nous aidera aussi à définir la stratégie de coopération entre les premiers et les seconds. De l'autre côté, le développement harmonieux des pays postindustriels demeure lui aussi un problème important. Ces dernières années, ils ont inscrit à leur actif de substantiels succès économiques: autoreproduction du progrès technologique, résorption de l'inflation, réduction du déficit budgétaire et de la dette publique. Malgré cela et partiellement consécutivement aux facteurs sus-men-tionnés, le problème de l'inégalité patrimoniale sociale, généré par le progrès technique et le passage à l'économie informatisée, est devenu bien plus actuel et compliqué. Nous assistons à la formation de nouveaux principes de stratification sociale, qui peuvent dans un proche avenir amener à la mise en place d'une structure sociale se différenciant qualitativement de toutes les autres connues jusqu'ici. L'appartenance de l'homme à la classe supérieure de la société nouvelle, conformément à son aptitude à assimiler et à produire les connaissances non seulement réduit le degré de dépendance des couches sociales supérieures des inférieures, mais dans le même temps elle fait de la classe dominante une classe dans une grande mesure héréditaire étant donné que, d'un côté, l'aptitude à l'activité intellectuelle se transmet de génération à génération et, de l'autre, les motivations de l'individu qui déterminent son appartenance à la classe supérieure se forment dès le plus jeune âge et pratiquement restent les mêmes jusqu'à la fin de l'existence.

De nos jours le problème de l'inégalité grandissante entre les différentes régions du monde retient davantage l'attention que les contradictions sociales qui mûrissent au sein des pays développés. Les événements dramatiques qui se sont produits ces trente dernières années, surtout ceux des années 90, attestent assez nettement que de nos jours toutes les prémisses existent pour la formation d'un monde monopolaire dans lequel le rôle dominant appartiendra aux principaux centres de la civilisation postéconomique. Ce fait peut être considéré comme positif ou négatif, on peut le saluer ou le déplorer, cependant quelle que soit l'approche émotionnelle que nous adoptions, la réalité ne permet pas de douter que les sociétés postindustrielles possèdent suffisamment de possibilités pour pouvoir exercer une pression économique, politique et même militaire sur le reste du monde, ce qui était inimaginable auparavant.

L'analyse des problèmes auxquels sont confrontés aujourd'hui les pays qui tentent, au moyen de modèles de développement accéléré, de rejoindre la famille des premières puissances économiques mondiales, montre qu'en ce qui concerne plusieurs paramètres importants ces Etats se distinguent foncièrement les uns des autres. Certains d'entre eux visaient la renaissance nationale, d'autres étaient prisonniers de dogmes idéologiques, d'autres encore recherchaient la prédominance politique et militaire dans leurs régions. En attendant, dans leur cheminement historique tous ont commis et ne pouvaient pas ne pas commettre une erreur fondamentale, celle de ne pas avoir apprécié à sa juste valeur le rôle de la personnalité et son potentiel créateur. C'est précisément la raison pour laquelle le progrès était associé surtout à l'expansion industrielle, à la richesse (accumulation de réserves financières) et au potentiel économique (fonds fixes implantés massivement et ressources naturelles accessibles). Aussi supposait-on alors que la société d'avant-garde pouvait être édifiée selon un schéma prétracé, en subordonnant toutes les potentialités de l'Etat et de ses citoyens à cette tâche. C'est pour cette raison que le système démocratique, respectant les droits et les libertés du peuple, ne s'est pleinement inscrit dans aucun des principes du développement dit “rattrapant”. Tous ces facteurs nous permettent d'interpréter tant les succès du modèle de développement “rattrapant” dans la création de structures industrielles mûres, que leur incapacité à assurer le passage à un degré de développement plus élevé, où ni la contrainte directe, ni l'argent ne peuvent se substituer à l'activité inspirée de l'homme, inhérente au type postéconomique de civilisation.

Cependant, la question de principe de nos jours est de savoir non pas si les Etats ayant opté pour le développement accéléré auraient pu fusionner avec le monde postindustriel - une réponse négative ici nous semble évidente - mais à quoi ont abouti ces pays et quel type de coopération entre eux et le monde postéconomique naissant caractérisera le prochain siècle. Présentement, nous ne sommes pas à même de fournir une réponse, toutefois nous jugeons indispensable d'émettre quelques thèses.

Premièrement, il convient de relever qu'un des traits les plus importants caractérisant la division du monde moderne réside dans l'inadéquation des mesures économiques traditionnelles prises pour régler les problèmes essentiels auxquels la civilisation moderne est confrontée. Les moyens favorisant le développement rapide des systèmes économiques industriels ou le rétablissement de l'intégrité temporairement rompue des sociétés postindustrielles ne sauraient être utilisés pour transformer les premiers en secondes. Le flux abondant d'investissements dans les économies asiatiques a permis aux pays d'Asie du Sud-Est de créer des productions industrielles hautement performantes et de connaître une expansion sans précédent sur les marchés des articles d'usage courant. Les mesures prises dans le cadre du “Plan Marshall” ont permis aux pays européens ruinés par la guerre de faire une percée vers le modèle postindustriel de développement, modèle pour lequel ils étaient préalablement très prédisposés. Toutefois, les investissements, même massifs, ou l'encouragement de l'épargne intérieure, à même de stabiliser la situation en cas de crise économique, ne peuvent assurer le passage d'une nation quelconque à un nouveau degré du progrès social. A notre avis, la chose est devenue particulièrement évidente ces dernières années; il importe de prendre conscience de cette circonstance aujourd'hui, quand le monde occidental, constatant les échecs patents dans la construction d'un modèle copiant ses principes en Asie, en Amérique latine et en Europe orientale, tente d'arrêter les processus de crise et de ramener ces pays dans l'ancienne voie de développement au moyen d'investissements complémentaires dans des systèmes économiques qui, seuls, ne pourront jamais devenir l'arène de la transformation postéconomique. Nous estimons que de telles tentatives aujourd'hui sont extrêmement nuisibles parce que: premièrement, elles entretiennent chez les puissances occidentales l'illusion qu'il est possible de régler les nouveaux problèmes en recourant aux anciennes méthodes; deuxièmement, elles reproduisent dans les pays émergents le modèle fondé sur la supposition qu'une telle aide peut être perpétuelle; troisièmement, elles réduisent les possibilités des Etats occidentaux quant à la solution de leurs propres problèmes intérieurs qui, certes, peuvent sembler insignifiants au regard des catastrophes économiques qui se produisent dans le reste du monde, mais qui en aucun cas ne doivent sortir du champ de vision.

Deuxièmement, le comportement des pays du tiers monde a nettement tendance à devenir de plus en plus imprévisible. Les processus de crise qui y apparaissent et qui dans la plupart des cas ont pour origine la politique de ces Etats souverains, appliquée (pas toujours, tant s'en faut, dans l'intérêt de la nation) par leurs dirigeants incompétents, sont de plus en plus fréquemment présentés comme le résultat d'erreurs commises par le monde occidental qui impose à ces pays son propre modèle de progrès économique. Plus douloureuses sont les mesures appelées à régler ces problèmes et plus grande sera la tentation d'incomber la responsabilité de leur application aux forces qui se trouvent au-delà des frontières nationales. Il n'est pas exclu qu'au cours des décennies à venir le monde occidental devienne pour ces pays, dans lesquels il a engagé de substantiels investissements et ressources matérielles, la cible non seulement de critiques et de dénigrements, mais encore d'actions hostiles aussi bien politiques que militaires. Aussi étrange cela soit-il, une certaine analogie, que les hommes politiques occidentaux devraient avoir continuellement en vue, est présentée dans ce cas par l'exemple de l'Union Soviétique et de la Russie, qui pendant plusieurs dizaines d'années ont mené une politique consistant à implanter leurs propres modèles économique et politique aussi bien dans les territoires périphériques de l'empire soviétique que dans plusieurs régions du monde. Cela a eu pour corollaire une surtension des forces de la nation, qui a saigné le pays et réduit son potentiel économique; qui plus est, comme on peut l'observer aujourd'hui, pratiquement tous les anciens alliés de la Russie lui ont tourné le dos et nombre d'ex-républiques soviétiques appliquent vis-à-vis d'elle une politique hostile à bien des égards. Quant aux déclarations amicales, elles n'émanent que de pays que toute nation civilisée aurait honte d'avoir pour alliés. Mais n'est-ce pas en direction des puissances occidentales que de nombreux pays émergents, anciens satellites de l'URSS, ont tourné leurs regards? Et n'auraient-ils pas une réaction identique si jamais l'assistance financière et technique, que parfois le monde postindustriel leur accorde trop généreusement, cessait sur-lechamp? Cela signifie-t-il que les Etats développés doivent éternellement sponsoriser le monde retardataire uniquement pour entretenir des relations régulières avec lui? Toutes ces questions, auxquelles il faut donner une réponse, pouvaient être ignorées voici quelques années, lorsque les experts attendaient une croissance économique synchrone - la première depuis la période d'avant-guerre - dans toutes les régions du monde; mais aujourd'hui elles passent au premier plan, c'est incontestable.

Dans ces conditions, et cela peut être relevé en tant que troisième circonstance, la solution préférable serait d'accroître l'aide financière et économique ainsi que les investissements, mais seulement après avoir pris de sévères mesures d'intégration des pays concernés dans la structure du monde occidental, mesures permettant de transmettre à certains organismes supranationaux une partie des droits souverains de ces Etats et d'exercer un contrôle sur la politique qu'ils appliquent. Bien qu'au premier abord une telle proposition puisse sembler par trop radicale, elle est néanmoins mise en oeuvre de nos jours (et ce avec suffisamment d'efficacité) dans l'Ancien Monde, où l'Union européenne a l'intention, dans la première décennie du siècle prochain, d'étendre considérablement ses frontières à l'est. Dans le cas présent nous voyons un exemple sans précédent montrant comment des Etats se distinguant foncièrement les uns des autres en vertu de moult facteurs ethniques, religieux et culturels, constituent une stmcture unique, dont les objectifs fondamentaux, de même que les méthodes appelées à les matérialiser, correspondent aux principes de l'ordre postéconomique. Dans ces conditions nous nous risquons à supposer que les perspectives économiques et sociales des pays d'Europe orientale, intégrés dans l'UE, sont bien plus prometteuses que celles des “dragons” asiatiques qui se sont soi-disant développés au fil de plusieurs décennies, et qu'une politique d'investissements bien pensée aura pour l'ensemble du continent des retombées bien plus palpables que les injections financières dans l'économie vacillante de l'Asie, de l'Amérique latine et de l'ancienne Union Soviétique.

Cependant, quel que soit le danger émanant de l'instabilité économique de régions du monde, aussi préoccupant le problème écologique soit-il et, enfin, quelle que soit l'hostilité suscitée dans le monde par les actions (pas toujours erronées) menées par les pays occidentaux, à nos yeux le problème essentiel se situe ailleurs. En qualité de quatrième thèse, il faut relever que c'est au sein même de l'Occident que réside une très grave menace de déstabilisation de l'ordre mondial contemporain. Aujourd'hui, alors que le monde passe du type industriel d'économie à l'informatique, lorsque les connaissances deviennent la principale ressource productive, l'inégalité que cela génère se diffuse à une vitesse toujours plus grande dans le monde, y compris au sein des nations évoluées. Toutefois, si à l'échelle planétaire de tels processus sont visibles (en premier 1.ieu parce qu'il est pratiquement impossible d'influer sur la politique des gouvernements nationaux dont les actions révèlent le degré d'inconsistance économique de leurs pays), dans les nations postindustrielles ils sont bien moins perceptibles, et ce du fait que toute la puissance de l'Etat vise, sinon à éliminer les tendances négatives, tout au moins à en réduire les effets destructeurs. En attendant, il est fort peu probable que l'on puisse longtemps faire front à ce processus objectif. Le volume des moyens à redistribuer pour maintenir l'équilibre social dépasse d'ores et déjà toutes les limites raisonnables, et il continuera de croître au fil des années. Dans cette situation, il est primordial de définir ce qui est plus important: contenir une explosion sociale dans les pays postindustriels ou bien accorder une aide au tiers monde.

La différenciation patrimoniale et statutaire à l'intérieur du monde postindustriel est historiquement et logiquement primaire vis-à-vis de la scission de la civilisation en pays prospères et Etats ayant enregistré un échec dans leur tentative pour se joindre à eux. S'il génère de nombreux aspects positifs, le devenir de la société postéconomique, processus objectif dont le déploiement aujourd'hui n'a pas d'alternative, donne aussi naissance à de nouvelles contradictions sociales à même non seulement de déstabiliser les institutions sociales en place, mais encore de faire obstacle au développement de la société, suscitant ainsi une contre-reaction d'une ampleur telle que tous les événements qui se sont produits après l'avènement des régimes communistes passeront pour de petits zigzags du cheminement de l'humanité. Le conflit qui mûrit à l'heure actuelle au sein des structures sociales postindustrielles présente, pour toute une kyrielle de raisons, un danger bien plus redoutable que la lutte des classes opposant le prolétariat à la bourgeoisie.

Premièrement, le conflit central de la société industrielle avait éclaté autour de la répartition de la richesse matérielle et les positions des parties étaient bien plus déterminées que dans les collisions de nos jours. L'opposition, fondée sur la possession et la privation de la propriété, pouvait être soit éliminée en redistribuant cette dernière, soit atténuée en améliorant la condition matérielle des groupes de population les plus démunis. Aujourd'hui, l'essentiel des ressources assurant la montée du bien-être de la partie économiquement non motivée de la société est constitué par les connaissances et les capacités, choses qui ne peuvent être ni aliénées, ni redistribuées. Cela étant, il est bien évident que l'aide matérielle accordée aux déshérités elle aussi devient inefficace; si auparavant elle offrait à l'individu la possibilité d'améliorer sa condition dans une certaine mesure, aujourd'hui c'est peu probable; l'aide à l'instmction est extrêmement compliquée et ne peut avoir d'effet dans le meilleur des cas qu'au bout de plusieurs décennies et même de plusieurs générations. Aussi la stratification sociale et le conflit qui l'accompagne peuvent s'avérer plus difficiles à éradi-quer que les problèmes sociaux de la société bourgeoise.

Deuxièmement, la nature du nouveau conflit est absolument inexplorée. Il est bien évident que présentement la plus grande partie de la richesse sociale est redistribuée au profit des gens possédant un haut niveau d'instruction, qui soit sont employés dans des compagnies concevant ou utilisant des technologies de pointe, soit mènent une activité où interviennent informations et connaissances. Il est significatif qu'ils ont entamé leur vie dans l'aisance ou bien accédé à un niveau de vie élevé à la force du poignet, mais d'une manière ou d'une autre les facteurs matériels jouent désormais un rôle secondaire dans leurs activités. Nous avons abordé ce phénomène comme condition du dépassement de l'exploitation, et ce changement du choix des valeurs est effectivement un des plus grands acquis de la transformation postéconomique. Dans le même temps, la classe accablée de la société n'a pas assimilé - elle n'en avait pas la possibilité - les valeurs postmatérialistes; ses représentants cherchent à pleinement bénéficier des résultats économiques et dans le même temps (et seulement en vertu de cela) ils sont soumis à une exploitation digne des “meilleures traditions” de l'époque industrielle. Partant, au niveau purement psychologique naît un phénomène distinguant fort la stratification sociale actuelle du conflit social de la société capitaliste: si à l'époque la plus grande partie de la richesse sociale était distribuée au profit de la bourgeoisie, dont le caractère économique des intérêts ne pouvait pas être mis en doute, aujourd'hui elle est accaparée par les technocrates pour qui les choix matérialistes ne sont pas aussi importants. L'aspiration à acquérir la richesse matérielle s'observe chez ceux qui ne le peuvent pas tandis que ses véritables propriétaires ne considèrent pas sa croissance comme un but. La spirale qui se déploie dans cette direction est à même d'initier une réaction d'une brusquerie extrême de la part de l'élément économique de la société.

Troisièmement, dans le contexte du régime bourgeois la confrontation des classes, comme le montre l'histoire, a été maximale à l'étape de son devenir. Ce sont précisément l'accumulation du capital et la formation de l'assise technique qui ont généré l'exploitation éhontée du prolétariat, provoquant les mouvements les plus radicaux de la classe opprimée. Par la suite, à partir du milieu du siècle dernier et pratiquement jusqu'aux dernières décennies du siècle actuel, exception faite de quelques périodes telles que la Grande dépression de 1929-1932, le niveau de vie de la classe ouvrière n'a cessé de grimper, et l'écart patrimonial entre les groupes les plus riches et les plus pauvres s'est réduit. C'est la raison pour laquelle on pouvait affirmer avec juste raison qu'à partir du début des années 30 dans la plupart des puissances occidentales le facteur de classe a cessé d'être une menace pour l'ordre industriel. De nos jours une autre tendance prend corps. On voit se former la société postéconomique mue en premier lieu par les aspirations nouvelles, non matérielles, de ceux qui sont sortis du cadre des motivations économiques, et son développement s'accélère au fur et à mesure que ce groupe s'étoffe au sein de la société. De ce point de vue, la condition du succès du nouveau régime est peut-être le devenir plus rapide de la classe qui a pour choix les valeurs postéconomiques. Toutefois cela conduit simultanément à une détérioration de la condition matérielle et à une prise de conscience douloureuse de la classe la plus démunie; aujourd'hui nous ne voyons pas dans le mécanisme de développement de la société postéconomique de moyens réels de surmonter le conflit de classe qui a surgi.

Qui plus est, et cela peut être examiné en qualité de quatrième circonstance importante, il se forme la classe supérieure de la société postéconomique, faisant encore preuve d'une certaine loyauté vis-avis du pouvoir traditionnel, mais qui de par sa nature est hostile aux institutions de l'Etat moderne et qui incarne les méthodes de gestion sociale et de régulation économique propres à la société de type économique. Cette circonstance elle aussi peut compliquer la genèse des fondements du nouveau type de société étant donné que, d'un côté, il est parfaitement évident que dans les conditions modernes le rôle de l'Etat ne saurait être réduit de manière substantielle, et, de l'autre, aussi bien les principes d'organisation du nouveau système de gestion que les méthodes d'action sur les classes et groupes sociaux, mus par les nouvelles motivations, restent flous.

En vertu de cela, nous estimons qu'aujourd'hui le seul moyen de résoudre cette contradiction et de susciter son exacerbation maximale en levant les obstacles qui gênent le progrès technologique et en tolérant la polarisation naturelle de la société, qui divise celle-ci en “knowledge-class”, d'un côté, et son reste, de l'autre. En maintenant une aide publique minimale, adressée aux groupes qui pour des raisons objectives sont incapables de prendre part à la production sociale, il convient de faire en sorte que le plus grand nombre possible de gens puissent avoir accès à un enseignement normal et de prendre toutes les mesures qui s'imposent pour affirmer l'instruction et le talent en qualité de source fondamentale du succès de la personnalité. Cela ne devrait pas susciter de complications du moment que la compréhension du fait que le succès matériel, auquel aspire la plus grande partie de la société, n'est obtenue qu'en passant par l'épanouissement des capacités individuelles, et qu'elle se matérialise en permanence, au fur et à mesure de l'assimilation des nouveaux principes d'organisation sociale). L'accession de la “knowledge-class” à un nouveau degré d'aisance et d'influence doivent modifier définitivement les principes de leurs motivations, ce qui serait pratiquement impossible si le pouvoir économique appartenait à la bourgeoisie traditionnelle. Si à ce moment-là la plus grande partie de la société est consciente du changement de la situation sociale, ses couches supérieures cesseront de percevoir les revendications émanant de la base comme contredisant leurs objectifs (premièrement parce que ces objectifs ne seront pas purement économiques et, deuxièmement, parce que les desiderata des autres membres de la société n'auront plus comme teneur essentielle des revendications de compensations métérielles). Nous supposons que l'issue de la situation actuelle ne peut être qu'évolutive; l'Etat doit dès aujourd'hui réunir toutes les conditions pour accélérer la “knowledge-class révolution” et être prêt, si jamais des situations conflictuelles éclatent du fait de mouvements sociaux de la “ubderclass”, moins à faire des concessions qu'à appliquer résolument la politique choisie car elle seule est à même aujourd'hui d'accroître rapidement la richesse sociale, qui contribuera finalement d'une manière ou d'une autre à la genèse des fondements de la société postéconomique.

L'instabilité de la situation actuelle ne saurait ne pas être le prélude de la formation du nouvel ordre mondial stable, de la nouvelle civilisation dont nous ignorons toujours quels seront ses principes essentiels. C'est la raison pour laquelle nous estimons que la prochaine décennie sera celle où seront jetés les fondements de la nouvelle théorie sociologique tournée vers l'avenir, quand les chercheurs seront affranchis des pesanteurs du passé et des fétiches du moment et quand les forces essentielles se mettront à étudier d'abord les tendances incarnant le début de la réalité nouvelle, et ensuite les éléments structurels de la société postéconomique. A cet égard, la tâche de la théorie futu-rologique est aujourd'hui bien plus compliquée qu'il y a trente ans. Si les prophètes de la théorie du “postindustrialisme” fondaient leurs conceptions sur des facteurs soigneusement synthétisés, confirmant des tendances formées dans les pays évolués dans la première période de l'après-guerre, marquée par la très grande stabilité extérieure et intérieure du monde occidental, actuellement les chercheurs se doivent d'étudier des phénomènes caractérisant une époque commençant après 1973 et constituant pratiquement une chaîne ininterrompue de crises et de secousses, de procéder à une systématisation rigoureuse d'éléments extrêmement complexe. D'autre part, dans le premier cas les erreurs qui auraient pu être commises dans l'estimation des perspectives du développement de la civilisation n'auraient probablement pas été fatales du moment que différents blocs existaient à l'échelle mondiale, que certaines régions de la planète possédaient des systèmes économiques relativement indépendants les uns des autres et que l'économie mondiale prise dans son ensemble, bien que soumise à des crises cycliques, se caractérisait par un haut degré d'autorégulation. De nos jours la situation est foncièrement différente: le monde monopolaire se forme impétueusement, le fossé entre certaines régions se creuse rapidement tandis que l'imprévisibilité des processus économiques ne surpasse que l'imprévisibilité des évaluations de ces derniers par les économistes et les sociologues. C'est pourquoi la création d'une conception finalisée des changements en cours et, dans le plus long terme, d'une conception finalisée du nouvel ordre social, est aujourd'hui plus actuelle que jamais.

  1. Предисловие редактора английского текста

    Реферат
    Представленное здесь учение Его Святейшества Далай Ламы о тренировке ума основано на тексте, сочинённом в начале XV века Хортёном Намха Пел, учеником великого философа и религиозного практика Цонкапы (1357-1419).
  2. Предисловие редактора (1)

    Документ
    Приступая к настоящей работе, автор часто делился со мной своими мыслями о славянских богах. Эта тема мне представлялась достаточно неблагодарной из-за крайней скудости, отрывочности и противоречивости сведений по древнеславянским верованиям.
  3. Предисловие редактора (2)

    Документ
    Автор использует нетрадиционные для научной работы источники: материалы из области магии, оккультизма и астрологии. Его отличает серьезное отношение к древним культам наших предков, он считает реальным психическое воздействие человеческого
  4. Предисловие редактора (3)

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    Автор использует нетрадиционные для научной работы источники: материалы из области магии, оккультизма и астрологии. Его отличает серьезное отношение к древним культам наших предков, он считает реальным психическое воздействие человеческого
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